dimanche, décembre 16, 2018

Hannah Arendt : L'humaine Condition

Editions Quarto  Gallimard

Condition de l'homme moderne. L'action (P252 à 256)

 C'est Jésus de Nazareth qui découvrit le rôle du pardon dans le domaine des affaires humaines. Qu'il ait fait cette découverte dans un contexte religieux, qu'il l'ait exprimée dans un langage religieux, ce n'est pas une raison pour la prendre moins au sérieux en un sens strictement laïc. C'est une caractéristique de notre tradition politique (pour des raisons que nous ne pouvons examiner ici) d'avoir toujours été extrêmement sélective et d'exclure de son système de concepts un grand nombre d'authentiques expériences politiques, parmi lesquelles nous ne serons pas surpris d'en trouver de réellement fondamen­tales. Certains aspects de la doctrine de Jésus, qui ne sont pas essentiellement liés au message chrétien et qui ont plutôt leur origine dans la vie de la petite communauté très serrée des disciples enclins à défier les autorités publiques d'Israël, comptent certainement parmi ces expériences, bien qu'on les ait négligés en raison de leur nature prétendue exclusivement religieuse. Seul signe rudimentaire que l'on se soit rendu compte que le pardon peut être le correctif nécessaire des inévitables préjudices résultant de l'action : le principe romain d'épargner les vaincus (parcere subjectis) — sagesse tota­lement inconnue des Grecs — ou le droit de commuer la peine de mort, probablement d'origine romaine aussi, prérogative de presque tous les chefs en Occident.

Ce qui pour nous est essentiel, c'est que Jésus soutient contre « les scribes et les pharisiens » premièrement qu'il est faux que Dieu seul ait le pouvoir de pardonner1, et deuxièmement que ce pouvoir ne vient pas de Dieu — comme si Dieu pardonnait à travers les hommes — mais doit au contraire s'échanger entre les hommes qui, après seulement, pourront espérer se faire pardonner aussi de Dieu. Jésus s'exprime de manière plus radicale encore. L'homme, dans l'Évangile, n'est pas censé pardonner parce que Dieu pardonne ; il n'a pas à « faire de même » ; mais «si chacun de vous ne pardonne pas du fond cœur », alors c'est Dieu qui « vous traitera de même ²». La raison de cette insistance sur le devoir de pardonner est évidemment « qu’ils ne savent pas ce qu'ils font », et ce devoir ne s'applique pas aux extrêmes du crime et de la perversité, car en ce cas il n'eût pas été nécessaire d'enseigner : « Et si sept fois le jour il pèche contre toi et que sept fois il revienne à toi, en disant : Je me repens, tu lui pardonneras³. » Le crime et la volonté du mal sont rares, encore plus rares peut-être que les actes bons : selon Jésus, Dieu s'en occupera au Jugement dernier, lequel ne joue absolument aucun rôle dans la vie sur terre et ne se caractérise point par le pardon mais par la juste rétribution (apodounai4). Mais les manquements sont des faits de tous les jours dus à la nature même de l'action qui constamment établit de nouveaux rapports dans un réseau de relations, et il faut que l'on pardonne, que l'on laisse aller, pour que la vie puisse continuer en déliant constamment les hommes de ce qu’ils font à leur insu5. 

1.Cela est dit très nettement dans Luc, V, 21-24 (cf Matthieu ,IX, 4-6 ou Marc, XII, 7-10) ou Jésus accomplit un miracle pour prouver que « le Fils de l’Homme a le pouvoir sur terre de remettre les péchés », l’accent étant mis sur l’expression  « sur terre ». C’est cette insistance sur le « pouvoir de remettre les péchés », plus encore que les miracles, qui trouble les gens : »Et les convives se mirent à dire en eux-mêmes : »Quel est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés ? » (Luc, VII, 49.

  1. Matthieu, XVIII, 35 (cf Marc, XI,25) : « Et quand vous êtes debout en prière […] pardonnez afin que votre Père qui est aux cieux vous pardonne aussi vos offenses. » Ou encore : « Si vous pardonnez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous pardonnera aussi : mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos manquements » (Matthieu, VI, 14-15). En tous ces exemples, le pouvoir de pardonner est avant tout un pouvoir humain : Dieu « nous remet nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs ».
  2. Luc, XVII, 3-4, Il est important de se rappeler que les trois mots clés de ce texte – aphienai, metanoein et hamartanein – dans le grec du Nouveau Testament ont certaines connotations que la traduction ne rend pas toujours pleinement. Le sens original d’aphienai est « renvoyer », « libérer », plutôt que « pardonner » ; metanoein signifie « changer d’avis » et – puisqu’il sert aussi à rendre l’hébreu shuv –« revenir », « refaire son chemin », plutôt que «  se repentir » et les nuances psychologiques émotives que ce verbe comporte. Enfin hamartanein est assez bien rendu en anglais par trespass, puisqu’il signifie « faire fausse route » et « faillir» plutôt que « pécher » (cf. Heinrich Ebeling, Griechisch-deutsches Worterbuch zum Neuen Testamente, 1923. Le verset que j’ai cité pourrait donc se traduire ainsi : « Et s’il empiète sur toi […] et […] qu’il revienne à toi en disant : J’ai changé d’avis, tu le laisseras aller. »
  3. Matthieu, XVI, 27
  4. Cette interprétation parait justifiée par le contexte (Luc, XVII, 1-5) : Jésus souligne d’abord l’inévitabilité des « offenses » (skandala) qui sont impardonnables, du moins sur terre ; car « malheur à celui par qui elles arrivent : mieux vaudrait pour lui se voir passer au cou une pierre de moulin et être jeté dans la mer » ; puis il continue en enseignant le pardon des « manquements » (hamartanein).

 

C’est seulement en se déliant ainsi mutuellement de ce qu’ils font que les hommes peuvent rester de libres agents ; c’est parce qu’ils sont toujours disposés à changer d’avis et à prendre un nouveau départ que l’on peut leur confier ce grand pouvoir qui est le leur de commencer du neuf, comme d’innover. A cet égard le pardon est exactement le contraire de la vengeance, qui agit en réagissant contre un manquement originel et, par la, loin de mettre fin aux conséquences de la première faute, attache les hommes au processus et laisse la réaction en chaine dont toute action est grosse suivre librement son cours. Par opposition à la vengeance, qui est la réaction naturelle, automatique à la transgression, réaction à laquelle on peut s’attendre et que l’on peut même calculer en raison de l’irréversibilité de processus de l’action, on ne peut jamais prévoir l’acte de pardonner. C’est la seule réaction qui agisse de manière inattendue et conserve ainsi, tout en étant une réaction, quelque chose du caractère originel de l’action.  En d’autres termes, le pardon est la seule réaction qui ne se borne pas à réagir mais qui agisse de façon nouvelle et inattendue, non conditionnée par l’acte qui l’a provoquée et qui par conséquent libère des conséquences de l’acte à la fois celui qui pardonne et celui qui est pardonné. La liberté que contient la doctrine du pardon enseignée par Jésus délivre de la vengeance, laquelle enferme à la fois l’agent et le patient dans l’automatisme implacable du processus de l’action qui, de soi, peut ne jamais s’arrêter. Le châtiment est une autre possibilité, nullement contradictoire : il a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. Il est donc très significatif, c’est un élément structurel du domaine des affaires humaines, que les hommes soient incapables de pardonner ce qu’ils ne peuvent punir, et qu’ils soient incapables de pardonner ce qui se révèle impardonnable. C’est la véritable marque des offenses que l’on nomme depuis Kant « radicalement mauvaise » et dont nous savons si peu de choses, même nous qui avons été exposés à l’une de leurs rares explosions en public. Tout ce que nous savons, c’est que nous ne pouvons ni punir, ni pardonner ces offenses, et que par conséquent elles transcendent le domaine des affaires humaines et le potentiel du pouvoir humain qu’elles détruisent tous deux radicalement partout où elles font leur apparition. Alors, lorsque l’acte lui-même nous dépossède de toute puissance, nous ne pouvons vraiment que répéter avec Jésus : « Mieux vaudrait pour lui se voir passer au cou une pierre de moulin et être jeté dans la mer… ».

La meilleure preuve peut être qu’il existe entre agir et pardonner des liens aussi étroits qu’entre faire et détruire, vient de cet aspect du pardon, où la suppression de ce qui a été fait parait témoigner du même caractère de révélation que l’acte lui-même. Le pardon, avec la relation qu’il établit, est toujours une affaire éminemment personnelle (bien que non pas nécessairement individuelle ni privée) dans laquelle on pardonne ce qui a été commis par égard pour celui qui l’a commis. Cela aussi Jésus l’a nettement marqué (« Ses nombreux péchés lui sont pardonnés puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour»), et c’est pourquoi l'on pense communément que l’amour seul a le pouvoir de pardonner. Car l’amour, phénomène très rare, il est vrai, dans la vie humaine1, possède un pouvoir de révélation sans égal de même qu’une perception inégalée pour voir se dévoiler le qui : c’est que précisément il se désintéresse, au point d’être totalement absent-du monde, de ce que peut être la personne aimée, de ses qualités et défauts comme de ses succès, manquements ou transgressions. I’amour, en raison de sa passion, détruit l’entre-deux qui nous rapproche et nous sépare d’autrui. Tant que dure son enchantement, le seul entre-deux qui puisse s’insérer entre deux amants est l’enfant, produit de l’amour. L’enfant, cet entre-deux auquel les amants sont maintenant reliés et qu’ils ont en commun, représente le monde par le fait qu’il les sépare aussi ; cela indique qu’ils vont insérer un monde nouveau dans le monde existant². En passant par l'enfant, dirait-on, les amants rentrent dans le monde d’où leur amour les a chassés. Mais cette nouvelle appartenance-au-monde, résultat possible et seul dénouement heureux d’une liaison, est en un sens la fin de l’amour, qui doit ou bien ressaisir les amants ou bien se transformer en un lien différent. L’amour est, de nature, étranger-au-monde et c’est pour cette raison plutôt que pour sa rareté qu’il est non seulement apolitique, mais même antipolitique - la plus puissante, peut-être, de toutes les forces antipolitiques.

  1. Le préjugé répandu selon lequel l’amour est aussi fréquent que les histoires sentimentales vient sans doute de ce que la poésie a fait notre éducation. Mais les poètes nous trompent ; ils sont les seuls pour qui l’amour soit une expérience non seulement cruciale mais même indispensable, ce qui les autorise à la croire universelle.
  2. Cette faculté créatrice de l’amour n’est pas la fertilité qui sert de fondement à la plupart des mythes de la création. Mais voila un conte mythologique qui emprunte clairement ses images à l’expérience de l’amour : le ciel apparait comme une gigantesque déesse qui se penche encore vers le dieu Terre, dont elle est séparée par le dieu Air, leur enfant, qui la soulève. Ainsi l’espace aérien du monde nait et s’insère entre la Terre et le Ciel. Cf H.A. Frankfort, The Intellectual Adventure of Ancient Man (Chicago, 1946), p 18, et Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, 1953, p212.

 

Donc s’il était vrai, comme l’a pensé le christianisme, que seul l’amour peut pardonner puisque l’amour seul sait pleinement accueillir qui est quelqu’un, au point d’être toujours prêt à lui pardonner n’importe quoi, le pardon devrait demeurer tout à fait en dehors de nos considérations. Mais à l’amour, à ce qu’il est dans sa sphère bien close, correspond le respect dans le vaste domaine des affaires humaines. Le respect comparable à la  philia politike d’Aristote, est une sorte d’amitié sans intimité, sans proximité ; c’est une considération pour la personne à travers la distance que l’espace du monde met entre nous, et par cette considération ne dépend pas de qualités que nous pouvons admirer, ni d’œuvres qui peuvent mériter toute notre estime. Ainsi de nos jours la disparition du respect, ou plutôt la conviction que l’on ne doit le respect qu’à ceux que l’on admire ou estime, constitue un symptôme très net de la dépersonnalisation croissante de la vie publique et sociale. En tout cas, le respect, ne concernant que la personne, suffit amplement à inspirer le pardon de ce que la personne à commis, par égard pour elle. Mais le fait que le même qui, révèle dans l’action et la parole, est encore le sujet du pardon est la raison profonde qui explique que personne ne puisse se pardonner à soi-même ; là, comme dans la parole et l’action en général, nous dépendants des autres, auxquels nous apparaissons dans une singularité que nous sommes incapables de percevoir nous-mêmes. Enfermés en nous-mêmes nous ne pourrions-nous pardonner le moindre manquement, faute de connaître la personne pour la considération de laquelle le pardon est possible.

 

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