dimanche, décembre 16, 2018

ALEXANDRE JOLLIEN  : Petit traité de l'abandon

Es ce que j’ai la foi ? Certaines nuits, je me réveille en songeant que l’univers est vaste et que dans quelques années, je ne serai plus là. J’ai des angoisses et cet univers me paraît dépourvu de sens. Certains matins, je me lève avec la confiance absolue en mon cœur et je suis sûr que Dieu, qui n’est pas Dieu c’est pourquoi je l’appelle Dieu, existe et qu’il est infiniment bienveillant.

Est-ce que j’ai la foi ?  La réponse est donc oui et non. Certains jours, je me lève croyant pour me coucher athée. Pourtant, lorsque je médite en profondeur, la réponse est oui. Au niveau du cœur, j’y crois totalement ; mais rationnellement, c’est plus compliqué. Quand j’ai réalisé ce contraste entre le cœur et l’esprit, j’ai éprouvé une joie infinie parce que j’y ai trouvé une fois de plus une invitation à descendre au fond du fond.

Un jour dans un monastère, je faisais part à un moine de mes doutes et de ma foi, qui n’est pas une foi, c’est pourquoi je l’appelle foi. Il m’a dit : « Toi, tu es comme Dieu. On vous prend presque toujours pour quelqu’un d’autre, sauf ceux qui vous aiment vraiment. » Et il m’a convié à pratiquer un exercice. Il m’a donné une croix et m’a invité à l’envoyer contre le mur et à faire ce que j’avais envie de faire avec elle. Tout de suite, je lui ai répondu : «Mon père, je ne peux pas faire ce que tu me dis, c’est un blasphème, je ne peux pas insulter comme ça la religion.» Et il m’a dit : « Ce que tu prends pour de la religion, c’est une idole. » Alors j’ai fait l’exercice de la croix. Je l’ai jetée  contre un mur. Je l’ai triturée et je me suis aperçu que plus je faisais cela plus mon amour de  Dieu était sans peur

Tant que j’aime une image de Dieu ou une image de ma femme, je ne l’aime pas pour elle-même. Tant que j’aime l’image parfaite, impeccable de mes enfants, je ne les aime pas pour ce qu’ils sont.

Pour moi, la prière, c’est se présenter nu à Dieu, sans attentes. On considère souvent la prière comme une demande. Je demande la santé, je demande la prospérité et je demande régulièrement, pour ma part, d’être épargné de la perte d’un enfant.

Si Dieu existe, il ne va pas donner une réponse clé en main à notre prière.

Etre sans attente. Se laisser ouvrir. Lire le Soutra du Diamant, c’est plonger au fond du fond pour n’être que pure écoute. Oser lâcher cette obligation de résultat, de réponse, et le silence peut devenir un lieu de ressource. Parfois, dans l’épreuve, ma prière c’est juste être là. J’attends sans attendre, dans la confiance. Etre nu devant Dieu, confiant et sans attente. La confiance ce n’est pas : « J’attends des trucs.»

Alexandre Jollien. Petit traité de l’abandon, pensées pour accueillir la vie telle qu’elle se propose.
               Editions du Seuil 2012, pp 63-68

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